Lettre ouverte des Présidents des Conseils d'Administration d'AstraZeneca, Boehringer Ingelheim, Chiesi Group, Ipsen, GSK, Novo, Novartis, Roche et Sanofi
L’Europe perd la course aux investissements pharmaceutiques — mais le retour est à portée de main
Nous sommes fiers d’être Européens. Nous sommes Présidents d’entreprises nées de la science européenne, ancrées dans des laboratoires en Belgique, au Danemark, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Suède, en Suisse, au Royaume-Uni et au-delà. Notre devoir est de préserver l’avenir de nos entreprises afin que nous puissions continuer à découvrir et à développer des médicaments qui changent la vie des patients.
Le secteur pharmaceutique est l’une des grandes réussites de notre continent depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s’est construit sur l’investissement dans la science, sur des universités de premier plan mondial et sur la détermination à découvrir des médicaments qui changent des vies. L’Europe a offert au monde des vaccins, a été pionnière dans les traitements des maladies cardiovasculaires et a posé les bases des traitements contre le cancer d’aujourd’hui, transformant ainsi la santé publique.
Le choix de l’Europe d’encourager la découverte scientifique a permis de bâtir l’un de ses secteurs les plus productifs et les plus intensifs en recherche, soutenant des millions d’emplois hautement qualifiés et générant un excédent commercial de l’Union européenne de plus de 220 milliards d’euros. L’adoption des médicaments innovants en Europe génère un retour économique de près de six fois leur coût, grâce à la réduction des hospitalisations et à une vie professionnelle en meilleure santé. Notre secteur fait vivre un vaste écosystème couvrant la découverte, le développement et la fabrication, tout en renforçant les systèmes de santé afin de faire face au poids croissant des maladies et au vieillissement des populations.
Mais cet héritage durement acquis est aujourd’hui menacé. Dans nos conseils d’administration, nous constatons que l’Europe perd du terrain face à la concurrence mondiale. Plus de 600 milliards de dollars d’investissements pharmaceutiques ont été annoncés aux États-Unis et en Chine au cours des deux dernières années seulement. Les gouvernements européens doivent créer les conditions permettant d’attirer les investissements dans les médicaments de nouvelle génération avant qu’il ne soit trop tard.
Les signaux d’alarme retentissent en Europe. Comme l’a averti Mario Draghi, sans action urgente, des secteurs stratégiques tels que l’industrie pharmaceutique risquent de connaître une « lente agonie » de leur déclin. En 1990, l’Europe représentait 43 % de la R&D pharmaceutique mondiale. Aujourd’hui, cette part est tombée à 31 % et continue de diminuer. La part de l’Europe dans les essais cliniques sponsorisés par l'industrie, qui fournissent des revenus essentiels aux hôpitaux publics et contribuent à améliorer les résultats pour les patients, a été divisée par deux en dix ans, pour atteindre 9 %. La Chine a dépassé l’Europe dans les essais cliniques, les brevets pharmaceutiques et le développement de nouveaux médicaments.
Pour les patients, les conséquences sont claires : environ 40 % des thérapies nouvellement approuvées n’atteignent jamais les patients européens. Parmi celles qui y parviennent, les patients attendent près de 600 jours avant d’accéder à leur traitement. La survie au cancer en Europe reste inférieure à celle observée aux États-Unis. Trop de patients sont diagnostiqués tardivement ou sont traités avec des médicaments qui ne correspondent pas aux standards de prise en charge recommandée.
Cette situation est le résultat de décennies durant lesquelles l’Europe a considéré les médicaments comme un coût à contenir plutôt que comme l’un des meilleurs investissements qu’un gouvernement puisse réaliser. Des systèmes obsolètes limitent l’utilisation des médicaments innovants, plafonnent arbitrairement les budgets et ne parviennent pas à adapter les dépenses à l’inflation malgré l’augmentation des besoins des patients. Les politiques gouvernementales envoient un signal fort quant à la valeur accordée à l’innovation et à la priorité donnée à l’accès des patients à celle-ci.
Le message adressé aux innovateurs a été sans équivoque : l’Europe ne valorise pas ce que vous faites.
Les décisions que nous prenons ont des conséquences aujourd’hui et pour les années à venir. Un seul médicament innovant nécessite plus d’une décennie et environ 3 milliards d’euros d’investissement à risque avant de parvenir jusqu’à un patient, alors que, sur 10 000 candidats synthétisés en laboratoire, un ou deux seulement aboutissent à un médicament. Peu de secteurs sont confrontés à des risques comparables sur des horizons aussi longs. Un tel engagement nécessite un marché qui sache le récompenser.
Il devient de plus en plus urgent de changer de cap. Les dirigeants européens doivent reconnaître le danger. L’Union européenne peut jouer un rôle facilitateur en accélérant les essais cliniques, en protégeant la propriété intellectuelle et en adoptant des politiques numériques pragmatiques. Surtout, l’Union européenne pourrait également offrir une plus grande flexibilité budgétaire aux États membres qui investissent dans la santé et les médicaments innovants, en reconnaissant que les retombées de ces investissements mettent du temps à se concrétiser.
Mais l’action de l’Union européenne ne suffit pas à elle seule. Les leviers décisifs se trouvent entre les mains des gouvernements nationaux : le niveau des investissements consacrés aux budgets de santé, la rapidité avec laquelle les nouveaux médicaments sont évalués et financés, et la manière de moderniser les systèmes de santé afin de mieux prévenir, détecter et traiter les maladies.
Nous demandons aux dirigeants nationaux de travailler avec nous pour inverser le déclin de la compétitivité européenne, ouvrir une nouvelle ère de découverte médicale et garantir notre souveraineté sanitaire. Nous reconnaissons les contraintes budgétaires auxquelles beaucoup sont confrontés. Mais, tout comme la défense ou l’énergie, les médicaments modernes doivent être considérés comme une infrastructure vitale et ne doivent pas être laissés à d’autres le soin de les fournir.
Les opportunités sont à la portée de l’Europe si les gouvernements rééquilibrent des décennies de sous-investissement dans les médicaments innovants et modernisent les cadres d’évaluation de leur valeur, afin de mieux prendre en compte la valeur globale que ces traitements apportent aux patients, aux systèmes de santé et à l’économie. Dans le seul domaine des essais cliniques, l’Europe pourrait générer 53 milliards d’euros et 82 000 emplois en comblant l’écart avec la Chine et les États-Unis.
L’histoire de l’Europe ne doit pas nécessairement être celle du déclin et de la dépendance ; elle peut être celle du renouveau et de la résilience. Ce choix appartient aux dirigeants nationaux et à chacun d’entre nous en tant que citoyens. Si nous ne parvenons pas à agir avec ambition, notre avenir se construira ailleurs. Mais si nous choisissons d’investir dans la santé et les médicaments comme dans des actifs stratégiques, l’Europe ne se contentera pas de rattraper son retard : elle pourra à nouveau donner le tempo de l’innovation mondiale et permettre aux Européens de vivre plus longtemps et en meilleure santé.
1 World Health Organization, International Agency for Research on Cancer, GLOBOCAN 2022 portal, accessed 8 April 2026 via: https://gco.iarc.who.int/en
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